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Mercredi 23 janvier 2008
"Comment en sommes-nous arrivés là ?", pensais-je encore il y a deux jours, lorsqu'un conférencier demanda aux étudiants de la classe de se présenter tour à tour, et que les regards blasés des élèves se levèrent vers lui dans un silence traduisant leur perplexité face à pareille question. 

Au fil des présentations de mes camarades, je me rendis compte que l'avenir semblait toujours aussi obscure qu'au premier jour de classe. Nous ne savions toujours pas ce que nous voulions faire; ou peut-être si, mais nous n'y croyions plus ou pas : "Baaah, j'pense p't-être travailler dans un truc comme une Organisation Internationale". Et de s'appuyer la tête contre la paume de la main, le coude sur la table pour montrer qu'on nous la fait plus à nous, que tout ça c'est du vent, que c'est "bi-bi-dooonnn!" comme le chante Victoria Abril.

Préférant ne pas m'arrêter à cette vision négative, je loupai le tramway et marchai un long moment pour réfléchir à la cause de tout cela. Tout d'abord, je me remémorai les débuts tumultueux de notre année universitaire avec les AG du mercredi, les pour ou contre le blocage, les suiveurs des réformes et les éconduits. Outre le fait politique, la grève révélait un fait socio-économique bien plus grave : la crainte de ce qui nous attend après la fac. Parce que boulversement des valeurs depuis 68 et réticence à faire partie de la société contemporaine; parce que pas de boulot même avec un master.

Moi qui avais grandi avec un père ex-trotsyste, une mère soixantuitarde, et un oncle qui avait préféré élever des chèvres au fin fond de l'Auvergne, il m'était difficile de quitter les vieilles valeurs pour les nouvelles. Disons les choses franchement, je ne me retrouvais même plus dans mon propre pays. Au revoir gens de lettres, révolutions, raffinement, chauvinisme, et snobisme! Place au sarkozysme! (gardez quand même le chauvinisme et le snobisme, ça c'est impossible de les perdre).

D'ailleurs, pourquoi tout les jeunes cherchaient-ils à partir? était-ce juste l'effet de la mondialisation, ou étions-nous vraiment dégoûtés par ce pays? Devais-je apprendre le chinois?

Dans la France d'aujourd'hui, je voyais les philosophes se grossiariser sur les plateau des Fogiel et autres Ardisson. Notre président, homme de son temps, se prenait pour un acteur holywoodien et se payaient des rolex et des mannequins, une à chaque bras. Les journalistes n'osaient point critiquer, et France Inter perdait de sa saveur pendant la pause déjeuner, heure où j'avale mon plat de pâte en écoutant du Stéphane Bern. Bref, la France prenait des allures de cocotte parisienne entretenue par le milieu du showbuiz. Et ça me donnait la nausée.

Mais en me disant cela je ne répondais pas à mes questions, et m'égarais bien plutôt. Comment en étions-nous arrivés là, donc? Outre le fait que la France était en train de tourner aigre, il y avait eu cette désillusion en début d'année : non, il ne nous suffisait pas de faire cinq ans à la fac, bosser comme des malades et payer nos études en travaillant chez macdo pour trouver enfin un boulot un peu gratifiant. Il fallait encore trimer deux ou trois années, faire des stages ou passer des concours. "90 % de chômage à l'issue de ce master" nous avait dit Christine, le deuxième jour de la rentrée. Même Chloé avait allumé une clope, elle qui ne fume jamais...

J'avais cru faire preuve de traîtrise en choisissant droit, quand l'héritage familial me destinait aux sciences humaines et au chômage. Pourtant, même la voie juridique n'amenait pas assurément à du travail et je réalisais que quitte à être une traitre, autant l'être tout à fait en faisant du droit des affaires ou du commerce. Mais je ne pouvais m'y résoudre.

Non, il ne me restait plus qu'à compter sur le renouvellement des générations et le rapport Atalli, en espérant que tous les jeunes de mon âge en soient les bénéficiaires. (ou compter sur notre "volonté"? Nicolas dit qui si on veut, on peut).

J'en étais là, sur le chemin, à tergiverser sur aller acheter du vuitton et prendre ma carte UMP ou aller casser ma pipe en Bosnie, quand, soudain, un visage m'apparut derrière la montagne. Le crâne à moitié chauve, la barbichette taillée en triangle surmontée d'une moustache, l'air parfaitement hautain, je reconnus tout de suite Lénine. Je clignai trois fois des yeux pour être sûre que ma vue ne me jouait pas des tours. Mais le visage était toujours là. Il ouvrit la bouche pour parler: " Douterais-tu de tes convictions, camarade?". J'étais bien embarassée par sa question, n'ayant voté qu'une fois communiste quand j'avais douze ans, à l'occasion d'une visite de la mairie avec la classe. Mais je ne lui avouai pas. "Oh! pas seulement M. Lénine!". A cette réponse, il fronça les sourcils et me demanda: "Et de quoi doutes-tu camarade?"... "De l'avenir M. Lénine". Alors il partit d'un grand éclat de rire qui résonna partout dans le ciel. "Apprends camarade qu'il ne vaut mieux rien savoir de l'avenir ni tenter de le changer! c'est du temps inutile qui nous rapproche plus vite de la tombe! Ah, ah, ah!". Puis son visage disparut, si bien qu'on croyait que c'était les nuages qui riaient.

Bisous à toute la promotion. Et courage!

par florence
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  • : flo-flo
  • florencens
  • : Femme
  • : 05/02/1985
  • : Rhône-Alpes
  • : étudiante bientôt en recherche d'emploi.
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